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Gros plan sur la restitution des œuvres spoliées par les nazis

1998
1970
1945
La Gazette des Communes 10 May 2022

Peint par Maurice Utrillo entre 1936 et 1937, « Carrefour à Sannois » a été acheté par la ville de Sannois (26 600 hab., Val-d’Oise) en 2004, pour un montant de 111 244 euros, à l’occasion d’une vente aux enchères chez Sotheby’s. Il va être remis à l’ayant droit de son propriétaire, Georges­ ­Bernheim, à qui il avait été confisqué en 1942. « Bernard Jamet, le maire, souhaite que la cérémonie de restitution, mi-mai, soit officielle, car c’est un pan d’histoire douloureux », glisse Nathalie Leca, la responsable du service culturel.

Loi de restitution

Et pour cause, c’est historique. Quinze œuvres, dont celle-ci, spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale ou acquises à vils prix à des Juifs n’ayant pas eu d’autre choix que de vendre pour fuir, ont fait l’objet d’une loi de restitution, votée le 21 février 2022. Une première depuis l’après-guerre. « Rosier sous les arbres », de Gustav Klimt, est l’un des plus célèbres tableaux concernés. Auparavant acheté par le musée d’Orsay, il a été rendu par le ministère de la Culture, le 23 mars 2022, aux ayants droit de sa propriétaire, Eléonore ­Stiasny, dépossédée à Vienne en 1938.

« Tableaux, gravures, statues, 100 000 œuvres d’art ont été confisquées pendant l’Occupation, dont environ 60 000, seulement, sont revenues d’Allemagne, indique Michel Jeannoutot, président de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS). 45 000 ont été rendues aux familles, beaucoup après la ­Libération. 13 500 ont été vendues par l’admi­nistration des domaines dans les années 50, tandis que 2 200 ont fait l’objet d’un dépôt dans les musées publics en vue d’être conservées et remises aux ayants droit de leurs propriétaires. Elles constituent ce qu’on appelle des “MNR”. »

Des oeuvres dont l’histoire refait surface

De plus, il y a toutes ces œuvres qui n’ont pas été retrouvées, qui sont dans des collections privées ou des musées, et dont l’histoire trouble refait parfois surface, comme « ­Carrefour à Sannois » . « La ville a été alertée par la CIVS que ce tableau avait été spolié en 2015, relate ­Nathalie Leca. Elle a ensuite tout fait pour le restituer, ne souhaitant pas conserver une toile avec ce lourd tribut. Une délibération a été votée dans ce sens en 2018. »

Mais le Code du patrimoine ne permet pas de déclasser des œuvres entrées dans les collections publiques, qui sont alors inaliénables. « Nous étions dans ­l’impasse, face à un vide juridique, remarque Johnny Ah-Chiaye, chargé des affaires juridiques. La ville ne pouvait plus exposer le tableau, qui ne lui appartenait plus, et ne pouvait pas le rendre. » Il a fallu le vote d’une loi pour lever cet obstacle.

« C’est un vrai problème. Il faudrait créer un cadre juridique qui permette de sortir plus facilement ces œuvres des collections, pour éviter le recours systématique à une autorisation au cas par cas du Parlement », analyse Michel Jeannoutot.

Procédures judiciaires entamées par les familles spoliées

Des familles entament une procédure judiciaire. C’est l’option choisie par celle de René Gimpel­. Juif et résistant, ce collectionneur a été ­obligé de vendre trois tableaux d’André Derain, avant de mourir en déportation en 1945. Deux ont été donnés à l’Etat – « Paysage à Cassis » et « La Chapelle-sous-­Crécy ».

Le troisième, « Pinède, Cassis », a été acheté par la ville de Marseille en 1987. La cour d’appel de Paris, ayant considéré que ces œuvres avaient été spoliées et vendues sous la contrainte durant l’­Occupation, a ­ordonné leur restitution le 30 septembre 2020. « J’appelle solennellement tous les maires de France à s’engager résolument dans ce travail d’inventaire et de restitution car c’est notre devoir », déclamait Benoît Payan, maire de Marseille (870 700 hab.), lors de la restitution publique du tableau, le 26 janvier 2021.

4 438 dossiers traités par la CIVS

La CIVS a traité 4 438 dossiers dans lesquels des biens culturels ont été revendiqués depuis le 1er janvier 2000. Elle est saisie par les ayants droit. « La France est le seul pays où ce dispositif est main­tenu et l’on reçoit encore ce genre de demande », constate Michel Jeannoutot. Vingt-cinq tableaux et sculptures ont été restitués sur recommandation de la CIVS.

« La recherche de ces œuvres spoliées n’a pas particulièrement motivé les musées jusqu’à récemment, poursuit-il. Ils ne faisaient, en général, pas preuve d’un grand empressement pour répondre aux demandes. Lorsqu’une œuvre n’est pas retrouvée, les ayants droit sont indemnisés. » La mission a recommandé 54 millions d’euros d’indemnisation pour des biens culturels depuis 2000.

Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés

Une mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 a été créée au printemps 2019, au sein du ministère de la Culture. Le rôle de ce service est notamment de retrouver les œuvres recherchées par les familles. Les conservateurs peuvent le saisir quand ils ont des doutes sur l’appartenance d’une œuvre.

« Lorsqu’une ­collectivité fait l’acquisition d’une œuvre qui date d’avant la Seconde Guerre mondiale, elle doit être extrêmement prudente, car elle n’a pas les compétences en interne pour tracer son histoire, note ­Nathalie Leca. Normalement, ce travail de recherche sur la provenance devrait être mené par les maisons d’art, les vendeurs.

Voie de compensation à amiable

Pourtant, ­Sotheby’s Londres n’a pas identifié, à l’époque, le tableau d’Utrillo comme une œuvre spoliée. » La ville, qui a demandé à la multinationale d’examiner une voie de compensation amiable, s’est d’abord heurtée à un mur, mais Sotheby’s vient de s’engager à l’indemniser.

Les recherches de cette mission consistent aussi à identifier les propriétaires des œuvres mises en dépôt dans les musées publics, en attendant leur restitution, les fameux MNR. Si le Louvre et le musée d’Orsay en détiennent la majeure partie, on en trouve aussi dans les musées des collectivités.

A Brive-la-Gaillarde, le musée Labenche (lire ci-dessous) en abrite cinq, qui y ont été déposées par l’Etat dans les années 50. « Ces tableaux doivent être exposés et nous devons faciliter, par nos actions, leur restitution aux descendants des propriétaires juifs spoliés », insiste Vincent Rigau-Jourjon, son directeur.

Base de données Rose-Valland

Un avis partagé par Pierre Ickowicz, conservateur en chef du musée de Dieppe (28 200 hab., Seine-­Maritime), qui compte huit MNR dont un Sisley, un Pissaro et un Renoir. « Ils nous ont été confiés par l’Etat, le premier dès 1953, pour être exposés et éventuellement revendiqués par leurs propriétaires, au lieu de dormir dans les réserves du Louvre, se félicite-t-il. Les conservateurs étaient bien contents de ­montrer ces tableaux, mais tous n’ont pas joué le jeu en affichant leurs origines douteuses. Aujourd’hui, on doit la mentionner clairement. »

Le 6 janvier 2022, la marine « Bateaux sur une mer agitée près d’une côte rocheuse », peinte au XVIIsiècle par un Hollandais inconnu, a quitté Dieppe pour le Louvre, qui devrait la restituer, sur recommandation de la CIVS. Ce tableau avait été confisqué à un couple de Niçois, les Bargebauer, par la suite déporté en juin 1944. Ce MRN référencé 645 dans la base de données Rose-Valland, qui les identifie, était en dépôt au musée de Dieppe depuis 1983.

FOCUS

« Nanterre a ouvert le premier diplôme universitaire en recherche de provenance »


Corinne Hershkovitch, avocate, présidente de l’association Astres

« La mission chargée de la recherche de la provenance des œuvres spoliées, dirigée par David Zivie, a des petits moyens, quatre personnes, pour conduire ces travaux. Les délais sont très longs et il n’y a pas réellement de méthodologie. Il n’y avait pas vraiment de formation sur ce thème en France, mais l’université de Nanterre a ouvert le premier diplôme universitaire en recherche de provenance de biens spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant la période coloniale. Ce sont 240 heures de formation sur six mois, ouvertes aux étudiants comme aux professionnels, des restaurateurs d’œuvres d’art, des documentalistes de musée, des conservateurs. »

FOCUS

« En réparation du préjudice, la famille a reçu 140 000 euros de la commune »


Vincent Rigau-Jourjon, directeur du musée Labenche de Brive-la-Gaillarde (46 300 hab., Corrèze)

« La commune a payé la tapisserie “L’Odorat” deux fois. Celle-ci fait partie de la tenture “Les Cinq sens“, tissée par la Manufacture royale anglaise de Mortlake entre 1619 et 1639, et a été acquise en  995 par la ville pour 660 000 francs. Le cabinet d’avocats von Trott a c­ontacté la commune en mars 2016 pour l’informer que cette tapisserie appartenait à la famille Dray, de confession juive, qui aurait été contrainte de la céder en 1936 au régime nazi, à un vil prix. Les recherches conduites par la suite l’ont confirmé. Une réunion de médiation a été organisée en décembre 2020. Les héritiers ont renoncé à la restitution de la tapisserie.

C’était important pour le musée, car cette œuvre fait partie d’une série. En réparation du préjudice, la famille a reçu de la commune la somme de 140 000 euros. Elle s’est aussi engagée à informer le public qu’il s’agit d’une œuvre spoliée par le régime nazi. »

FOCUS

Les bibliothèques aussi

5 millions d’ouvrages auraient été pillés en France entre 1939 et 1945, selon Martine Poulain, conservatrice générale honoraire des biblio­thèques. Peu de collections ont fait l’objet d’une restitution.


English translation:

Painted by Maurice Utrillo between 1936 and 1937, "Carrefour à Sannois" was bought by the town of Sannois (26,600 inhabitants, Val-d'Oise) in 2004, for 111,244 euros, at a Sotheby's auction. It will be given to the rightful owner, Georges Bernheim, from whom it was confiscated in 1942. "Bernard Jamet, the mayor, would like the restitution ceremony in mid-May to be official, because it is a painful piece of history," says Nathalie Leca, head of the cultural service.

Restitution law

And for good reason, it is historic. Fifteen works, including this one, looted during the Second World War or acquired at a high price from Jews who had no choice but to sell to flee, were the subject of a restitution law, voted on 21 February 2022. A first since the post-war period. Gustav Klimt's "Rose under the Trees" is one of the most famous paintings concerned. Previously purchased by the Musée d'Orsay, it was returned by the Ministry of Culture on 23 March 2022 to the heirs of its owner, Eléonore Stiasny, who was dispossessed in Vienna in 1938.

Paintings, engravings, statues, 100,000 works of art were confiscated during the Occupation, of which only about 60,000 were returned from Germany," says Michel Jeannoutot, President of the Commission for the Compensation of Victims of Spoliation (CIVS). 45,000 were returned to the families, many after the Liberation. 13,500 were sold by the estate administration in the 1950s, while 2,200 were deposited in public museums to be preserved and returned to their owners' rightful owners. These are known as "MNR".

Works whose history is resurfacing

In addition, there are all those works that have not been found, which are in private collections or museums, and whose troubled history sometimes resurfaces, such as "Carrefour à Sannois". The town was alerted by the CIVS that this painting had been stolen in 2015," says Nathalie Leca. It then did everything it could to return it, not wishing to keep a painting with this heavy price. A deliberation was voted in this sense in 2018."

But the Heritage Code does not allow works that have entered public collections to be declassified, which are then inalienable. We were at a dead end, faced with a legal vacuum," notes Johnny Ah-Chiaye, in charge of legal affairs. The city could no longer exhibit the painting, which no longer belonged to it, and could not return it. It took a law to remove this obstacle.

"This is a real problem. We need to create a legal framework that makes it easier to remove these works from collections, to avoid the systematic need for case-by-case authorisation from Parliament," says Michel Jeannoutot.

Legal proceedings initiated by looted families

Some families are taking legal action. This is the option chosen by the family of René Gimpel. A Jew and member of the Resistance, this collector was forced to sell three paintings by André Derain before he was deported in 1945. Two were donated to the State - "Landscape at Cassis" and "La Chapelle-sous-Crécy".

The third, "Pinède, Cassis", was bought by the city of Marseille in 1987. The Paris Court of Appeal, having considered that these works had been spoliated and sold under duress during the Occupation, ordered their restitution on 30 September 2020. "I solemnly call on all the mayors of France to commit themselves resolutely to this work of inventory and restitution because it is our duty", declared Benoît Payan, mayor of Marseille (870,700 inhabitants), at the public restitution of the painting on 26 January 2021.

4,438 cases processed by the CIVS

The CIVS has handled 4,438 cases in which cultural property has been claimed since January 1, 2000. The cases are referred to it by the rightful claimants. "France is the only country where this system is maintained and we still receive this type of claim," notes Michel Jeannoutot. Twenty-five paintings and sculptures have been returned on the recommendation of the CIVS.

The search for these looted works did not particularly motivate museums until recently," he continues. They were not, in general, very eager to respond to requests. When a work is not found, the rightful owners are compensated. 54 million in compensation for cultural property since 2000.

Mission for the research and restitution of looted cultural property

A mission for the research and restitution of cultural property looted between 1933 and 1945 was created in spring 2019, within the Ministry of Culture. The role of this service is, in particular, to find the works sought by the families. Curators can refer to it when they have doubts about the ownership of a work.

When a local authority acquires a work of art dating from before the Second World War, it must be extremely careful, because it does not have the internal skills to trace its history," notes Nathalie Leca. Normally, this work of provenance research should be carried out by the art houses, the sellers.

Amicable settlement

However, Sotheby's London did not identify Utrillo's painting as a despoiled work at the time. The city, which asked the multinational to examine an amicable compensation route, initially came up against a wall, but Sotheby's has now committed to compensating it.

The mission's research also consists of identifying the owners of works placed on deposit in public museums, pending their restitution, the so-called MNR. While the Louvre and the Musée d'Orsay hold most of them, they are also found in the museums of local authorities.

In Brive-la-Gaillarde, the Labenche Museum (see below) houses five of them, which were deposited there by the State in the 1950's. "These paintings must be exhibited and we must facilitate, through our actions, their restitution to the descendants of the spoliated Jewish owners," insists Vincent Rigau-Jourjon, its director.

Rose-Valland database

This opinion is shared by Pierre Ickowicz, chief curator of the Dieppe museum (28,200 inhabitants, Seine-Maritime), which has eight MNRs, including a Sisley, a Pissaro and a Renoir. They were entrusted to us by the State, the first in 1953, to be exhibited and eventually claimed by their owners, instead of sleeping in the Louvre's reserves," he says with satisfaction. The curators were quite happy to show these paintings, but not all of them played the game by displaying their dubious origins. Today, we have to mention it clearly.

On 6 January 2022, the painting "Boats on a rough sea near a rocky coast", painted in the 17th century by an unknown Dutchman, left Dieppe for the Louvre, which should return it, on the recommendation of the CIVS. The painting was confiscated from a couple from Nice, the Bargebauers, who were subsequently deported in June 1944. This MRN, referenced 645 in the Rose-Valland database, which identifies them, had been on deposit at the Dieppe museum since 1983.

FOCUS

"Nanterre opened the first university diploma in provenance research
Corinne Hershkovitch, lawyer, president of the Astres association

"The mission in charge of researching the provenance of looted works, directed by David Zivie, has small resources, four people, to conduct this work. The deadlines are very long and there is no real methodology. There was no real training on this subject in France, but the University of Nanterre has opened the first university diploma in researching the provenance of goods looted during the Second World War or during the colonial period. It is 240 hours of training over six months, open to students as well as professionals, art restorers, museum documentalists and curators.

FOCUS

"In compensation for the damage, the family received 140,000 euros from the municipality".
Vincent Rigau-Jourjon, director of the Labenche museum in Brive-la-Gaillarde (46,300 inhabitants, Corrèze)

"The commune paid for the tapestry "L'Odorat" twice. It is part of the "Five Senses" tapestry, woven by the English Royal Manufacture of Mortlake between 1619 and 1639, and was acquired in 1995 by the town for 660,000 francs. The law firm von Trott contacted the municipality in March 2016 to inform it that the tapestry belonged to the Jewish Drey family, who were forced to sell it to the Nazi regime in 1936 at a low price. Subsequent research confirmed this. A mediation meeting was organised in December 2020. The heirs have given up on the return of the tapestry.

This was important for the museum, as the work is part of a series. As compensation for the damage, the family received the sum of 140,000 euros from the commune. The family also undertook to inform the public that the work had been looted by the Nazi regime.

FOCUS

Libraries too
According to Martine Poulain, honorary curator of libraries, 5 million works were looted in France between 1939 and 1945. Few collections have been returned.


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