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La justice saisie à propos d’un nouveau tableau de Pissarro spolié

1970
1945
La Croix 7 December 2020
Par Sabine Gignaux

Léone Meyer va demander le 8 décembre au tribunal de Paris la mise sous séquestre au Musée d’Orsay du tableau de Pissarro « La cueillette des pois », dérobé en 1941 à son père adoptif. L’université de l’Oklahoma, qui devait l’exposer en 2021, s’insurge en vertu d’un accord signé avec l’héritière.



Le 1er juillet 2020, la Cour de cassation confirmait la restitution de La Cueillette des pois de Pissarro à Jean-Jacques Bauer, petit-fils de Simon Bauer dont la collection avait été spoliée en 1943.

L’œuvre avait été achetée en 1995 chez Christie’s par les époux Toll, collectionneurs américains qui ignoraient sa provenance et l’avaient prêtée en 2017 au Musée Marmottan à Paris. En la découvrant, Jean-Jacques Bauer avait alors obtenu sa mise sous séquestre, en vertu de l’ordonnance du 21 avril 1945 qui édicte la restitution de leurs biens aux victimes de spoliation, et considère comme « posses­seurs de mauvaise foi » tous leurs « acquéreurs successifs au regard du (des) propriétaire(s) dépossédé(s) ».

Bis repetita ce 8 décembre. Une nouvelle demande de mise sous séquestre d’un autre Pissarro spolié, revenu des États-Unis, va être examinée par le tribunal de Paris. Il s’agit de Bergère rentrant des moutons, actuellement exposé au ­Musée d’Orsay.

L’œuvre faisait partie de la collection impressionniste de Raoul Meyer, pillée par la Gestapo en 1941. Après-guerre, cet homme, devenu dirigeant des Galeries Lafayette, retrouve une partie de sa collection parmi les œuvres rapportées d’Allemagne par les Alliés. Inscrite en 1947 sur le répertoire des biens spoliés en France, Bergère rentrant des moutons, elle, est repérée en 1951 dans une collection suisse, mais les juges helvètes déboutent Raoul Meyer, jugeant la spoliation prescrite après cinq ans. Le propriétaire propose alors de lui revendre le tableau : il refuse.

Une transaction signée aux États-Unis en 2016

La Bergère est alors emmenée outre-Atlantique par le marchand David Findlay (comme plus tard La Cueillette des pois), puis vendue en 1957 à des collectionneurs juifs, Aaron et Clara Weitzenhoffer.

En 2000, ceux-ci lèguent toute leur collection à la fondation de l’université de l’Oklahoma. C’est là que Léone Meyer et son fils finissent par la localiser, grâce à Internet. Cette octogénaire, dont les deux parents sont morts en déportation, intente un procès en 2013 à l’université pour récupérer l’œuvre ­dérobée à son père adoptif.

En 2016, craignant de perdre devant la justice américaine, elle finit par signer une transaction avec l’université, sous l’égide du Congrès juif mondial. Celle-ci y reconnaît la propriété de Léone Meyer sur le tableau et s’engage à ce qu’il soit exposé cinq ans en France, puis trois ans en Oklahoma et trois ans en France, par rotation perpétuelle. L’accord prévoit aussi que Léone Meyer fasse don du tableau à un musée français agréé par l’université américaine…

Les musées américains s’émeuvent

Le problème est que le Musée d’Orsay, qui a reçu et exposé la Bergère de Pissarro en 2017, a jugé trop contraignantes les conditions de cette donation. D’où la demande de mise sous séquestre du tableau, intentée aujourd’hui devant le tribunal de Paris par Léone Meyer qui souhaite absolument donner l’œuvre à Orsay, en mémoire de son père adoptif. Le jugement au fond aura lieu le 19 janvier.

Du côté de l’université de l’Oklahoma, ce recours est accueilli avec une « grande incompréhension », souligne son avocat Me Olivier de Baecque. D’autant que l’accord de 2016 a été validé par un tribunal américain puis par le tribunal de grande instance de Paris, le 12 octobre 2016, qui a prononcé l’exequatur (la force d’exécution en France) de cette décision. L’université de l’Oklahoma a d’ailleurs saisi un juge américain qui, le 20 novembre, a demandé à Léone Meyer de se désister de son action devant les tribunaux français, sous peine de sanctions.

Par ailleurs, l’American Alliance of Museums et l’Association of Art Museum Directors ont écrit une lettre de soutien à l’université, soulignant que si les parties de tels accords amiables dans des affaires de spoliation ne respectaient pas leurs engagements, cela risquait de compromettre des accords futurs. « Le danger alors est qu’il n’y ait plus que du contentieux », insiste Olivier de Baecque.

Me Soffer : « Le contrat n’est pas valide »

« On ne peut pas déroger à l’ordonnance de 1945 par un contrat, qui en outre comporte des engagements perpétuels proscrits par le code civil. Il n’est pas valide », rétorque Ron Soffer, avocat de Léone Meyer. Ironie du sort, il connaît bien ce type de dossier, ayant plaidé et perdu dans l’affaire de l’autre Pissarro spolié. Mais « de l’autre côté », car il représentait alors les époux Toll, les acheteurs américains du tableau.

Dernier rebondissement, la semaine dernière : la Commission d’indemnisation des victimes de spoliation à Matignon a décidé de lancer une recherche sur l’ensemble de la collection Weitzenhoffer léguée à l’université de l’Oklahoma.

Selon l’historien d’art américain Marc Masurovsky, six autres tableaux de cette collection, passés par la même galerie Findlay, présentent des « trous » dans leur provenance et pourraient, eux aussi, être peut-être issus de spoliation…

https://www.la-croix.com/Culture/justice-saisie-propos-dun-nouveau-tableau-Pissarro-spolie-2020-12-07-1201128702
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