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Restitutions : la France aux tableaux d'honneur

1970
1945
Le Figaro 24 June 2014
Par Claire Bommelaer

Après huit mois d'enquête, le groupe de travail lancé par le ministre de la Culture a identifié les propriétaires de vingt-huit peintures, spoliés par les nazis. Trois autres vont être restitués prochainement.

La France s'apprête à restituer trois œuvres aux descendants de collectionneurs juifs spoliés pendant la guerre. Elles étaient entreposées jusque-là au Musée du Louvre et au Musée des beaux-arts de Dijon. Le fait est suffisamment rare pour être souligné haut et fort par la ministre de la Culture: plus le temps passe, plus les chances de retrouver les enfants ou les petits-enfants de particuliers volés il y a plus de soixante-dix ans sont minces. Depuis mars 2013, un groupe de travail mis en place par le gouvernement a décidé de tout tenter pour dénicher ces derniers. «La France a changé de logique. Jusqu'en mars, il fallait une réclamation pour pouvoir ouvrir un dossier de restitution. Désormais, nous sommes proactifs», explique Aurélie Filippetti au Figaro.

Cette Vierge à l'Enfant, de Lippo Memmi, doit être restituée aux descendants d'un banquier roumain.

  

Le groupe, composé notamment d'historiens et d'archivistes, travaille à partir d'une liste de 145 tableaux rapatriés d'Allemagne après la guerre, dont on sait avec certitude qu'ils ont été volés à des Juifs, sans que l'on sache précisément à qui. Les experts ont déjà établi avec certitude la provenance de 28 d'entre eux - un résultat probant. Il reste à identifier les ayants droit, ce qui va nécessiter l'habileté de plusieurs généalogistes, y compris au bout du monde. Mais le jeu en vaut la chandelle, d'un point de vue symbolique, et aussi légal. «Ces objets ne nous appartiennent pas et le droit des descendants à les récupérer est imprescriptible», rap­pelle Aurélie Filippetti.

Les histoires des trois tableaux en passe d'être rendus - une huile sur bois de Joos de Momper, un portrait de femme du XVIIIe et une Vierge à l'Enfant d'après Lippo Memmi - sont tragiques, à l'image du sort des Juifs pendant l'occupation nazie. L'œuvre de Momper appartenait à un banquier belge, établi dans le sud de la France. Grand collectionneur, il fuit le pays au début des hostilités, vers les États-Unis, laissant les clés de sa villa à ses employés. Mais l'occupant saisit sa prestigieuse collection. À la Libération, le banquier récupéra une partie de ses biens. Après son décès, sa femme reprit le flambeau, puis abandonna les recherches. Et c'est la petite-fille du collectionneur, résidant en Amérique du Sud, qui a fini par faire appel à un avocat en France, dans les années 2000. Le tableau était exposé au Musée des beaux-arts de Dijon depuis 1953.

Cette huile sur bois de Joos Momper, qui appartenait à un banquier belge, va être rendue à sa petite-fille.

  

La Vierge à l'Enfant appartenait à un banquier roumain établi dans le sud de la France. Il fut saisi en juin 1944 par l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) dont la fonction était d'organiser le pil­lage des collections dans les pays occupés. Le tableau fut volé à Cannes, quelques semaines avant le débarquement de Provence. Après la guerre, il passa par le «collecting point» de Munich, un des centres où les Alliés rassemblèrent les vols commis par les Allemands. La Vierge fut ensuite rapatriée en France, puis confiée en 1951 à l'office des biens et intérêts privés (chargé de gérer les œuvres volées). Le tableau a sans doute été exposé au château de Compiègne, comme tous les objets en quête de leur propriétaire, jusqu'en 1954. Faute de réclamations, il fut déposé au Musée du Louvre.

100.000 œuvres pillées

Le dernier, un portrait de femme, appartenait à de grands marchands d'art juifs allemands, résidant en Allemagne. Dans la confusion de l'après-guerre, l'œuvre a été rapatriée en France par erreur. Confié à l'Office des biens et intérêts privés, le portrait a été mis en dépôt au mobilier national de 1960 à 1999. Très logiquement, ce tableau a donc décoré un ou plusieurs ministères ou ambassades pendant cette période. Aujourd'hui, il est exposé au Louvre.

On estime que les nazis ont pillé au moins 100.000 œuvres d'art à des Juifs résidant en France. Après la guerre, 61.000 ont été rapatriées, et 45.000 rendues. Entre 1950 et 1953, 13.000 ont été vendues aux enchères et 2000 de valeur (dont les trois tableaux qui vont être restitués) ont été mises en dépôt dans des musées, avec obligation d'être exposées au vu de tous.

Ce portrait de femme de XVIIIe, de Joos Momper, appartenait à des marchands d'art juifs allemands.

  

Les efforts français se concentrent largement sur ces 2000 objets, tableaux, mais aussi sculptures ou tapisseries. Toutefois, Corinne Hershkovitch, avocate spécialisée qui représente les ayants droit du propriétaire du Momper, pense qu'il faut aller plus loin. «Les musées doivent étudier la provenance de toutes les œuvres acquises entre 1933 et 1945», suggère-t-elle. L'idée fait son chemin au ministère de la Culture. «Il faudra affiner le champ des recherches, afin de ne pas se noyer, explique encore la ministre, mais nous ferons donc tout pour clore le dossier des spoliations juives.»

http://www.lefigaro.fr/culture/2014/01/24/03004-20140124ARTFIG00230-restitutions-la-france-aux-tableaux-d-honneur.php
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