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Un Sisley vole par les nazis embarrasse Christie’s

1970
1945
Le Monde 28 May 2018
Par Nathaniel Herzberg

La famille spoliée et le propriétaire actuel dénoncent une enquête lacunaire lors de la vente, en 2008, de la toile peinte par l’artiste impressionniste.




Au triste palmarès des spoliations nazies, cette œuvre-là ne figure certainement pas en tête de liste. Ni la plus belle ni la plus chère. Premier jour de printemps à Moret, une toile peinte en 1889 par l’artiste impressionniste Alfred Sisley, a été vendue chez Christie’s à New York, en mai 2008, pour quelque 350 000 dollars. Loin, par exemple, des 135 millions de dollars atteints en 2006 par une autre toile volée à des propriétaires juifs, le célèbre Portrait d’Adèle Bloch-Bauer, de Gustav Klimt.

Pourtant, ce petit tableau promet de prendre une place particulière dans l’histoire des restitutions. La famille dépossédée de son bien pendant la seconde guerre mondiale et le galeriste qui détient le tableau accusent la maison de ventes de n’avoir pas procédé aux vérifications nécessaires. Il n’est pas sérieux de prétendre que la société Christie’s, qui dispose d’un service spécialisé dans la recherche des tableaux spoliés, ait pu ignorer l’origine d’un tel tableau », estime, dans la plainte qu’il a déposée en août 2017, devant le tribunal de Paris, le petit-fils du propriétaire, Denis Lindon.

Dans la famille Lindon, Denis n’est pas le plus célèbre. Son frère Jérôme, fondateur des Editions de Minuit, a marqué l’histoire de l’édition française. Ses neveux, le comédien Vincent et l’écrivain Mathieu, occupent régulièrement les pages culture des journaux. Mais je suis le plus vieux des héritiers survivants, l’un des deux derniers petits-enfants d’Alfred Lindon, explique cet ancien chef d’entreprise, devenu professeur à HEC. A 91 ans, j’ai du temps libre, alors ça m’a paru normal de m’en occuper... J’étais très attaché à mon grand-père. Il m’a permis de passer un an à Cambridge, lui qui n’avait pas fait d’études. »

La trajectoire d’Alfred Lindon tient du cliché du self-made-man. Né à Cracovie, en Pologne, dans les années 1870, celui qui s’appelle alors Lindenbaum a 3 ans lorsqu’il débarque à Londres. La famille est pauvre. A 13 ans, il commence à travailler chez un lointain parent diamantaire, où il gravit les échelons. Passionné par les perles, il en devient expert et fait fortune. Lorsque le marché s’effondre avec la production de perles de culture, il se reconvertit dans les pierres précieuses, toujours avec succès. Il épouse la fille d’une famille de diamantaires hollandais immigrés en France, Fernande Citroën – la sœur du constructeur automobile – et s’installe avec elle à Paris. En 1917, son patriotisme et l’antigermanisme ambiant le conduisent à franciser son nom.



Sa réussite financière lui permet de cultiver sa passion pour la peinture. Lui-même, du reste, tâte du pinceau, « mais il disait n’avoir aucune imagination, alors il copiait de mémoire les toiles qu’il avait observées au Louvre », se souvient son petit-fils. Peu à peu, il accumule une collection de tableaux,gravures et miniatures de diverses époques, avec une préférence marquée pour la période impressionniste.

Lorsque la guerre éclate, Alfred Lindon met sa famille à l’abri en zone libre et dépose soixante-quatre de ses tableaux – les plus importants – à la Chase Bank, rue Cambon (1er arrondissement). Lui gagne New York. En novembre 1940, les nazis forcent les coffres de l’établissement et saisissent les Monet, Renoir, Degas et autres Cézanne. Le 10 décembre 1940, ils sont enregistrés au Jeu de paume, où sont stockées les œuvres pillées aux juifs.

A la Libération, Alfred Lindon adresse à la Commission de récupération des œuvres artistiques un inventaire des pièces disparues. Il en retrouvera l’essentiel. « Mon père a continué de chercher celles qui manquaient, mais il ne nous en parlait pas, raconte Denis Lindon. Moi, j’étais convaincu que tout ça était fini. Jusqu’à ce que le musée d’Ottawa m’appelle. » En 2006, l’établissement canadien, qui a décidé de vérifier la provenance de tous ses tableaux, découvre qu’un intérieur de Vuillard figure dans le registre des biens spoliés que tient le ministère des affaires étrangères français. Le nom de son propriétaire y est indique.

Cette restitution, largement commentée outre-Atlantique, attise l’intérêt de Mondex. Cette entreprise canadienne s’est fait une spécialité : retrouver, moyennant rétribution, les œuvres dérobées pendant la guerre. Elle propose ses services aux quatorze héritiers Lindon. Les descendants français refusent ses avances, mais la branche anglo-saxonne, éparpillée du Canada à l’Australie, accepte. C’est le fondateur de Mondex, James Palmer, qui le premier retrouve la trace du tableau de Sisley. « Une de mes cousines américaines m’a écrit pour m’avertir », se souvient Denis Lindon.

L’œuvre se trouve dans la galerie Dreyfus, à Bâle. Son propriétaire, Alain Dreyfus, l’a acquise le 6 novembre 2008, chez Christie’s à New York, pour 357 000 dollars. Lors de cette vente impressionniste, l’ancien négociant de timbres de collection, devenu marchand de tableaux, a également emporté deux toiles de Renoir et Boudin. « Je n’ai même pas songé à en vérifier la provenance, dit-il. Quand vous achetez chez Christie’s, vous ne pouvez pas imaginer que l’œuvre a un passé aussi ignoble. Comment ont-ils pu laisser passer ça ? » L’avocat de la branche française, M. Antoine Comte, renchérit : « Christie’s court les colloques spécialisés pour expliquer qu’ils mènent une veille constante. La vérité, c’est qu’ils n’ont rien fait pour connaître la provenance du tableau. »

« Toutes les recherches appropriées »

Chez Christie’s, on porte un tout autre regard sur cette histoire. « Nous avons conduit toutes les recherches appropriées possibles en 2008, indique Catherine Manson, responsable de la communication de la maison. Nous avons notamment consulté le catalogue raisonné de l’artiste ainsi que les bases de données essentielles, notamment le répertoire des biens spoliés. Mais, à l’époque, rien ne permettait de rapprocher cette œuvre des demandeurs. »

Cette affirmation mérite un examen attentif. D’abord, la notice présentée par Christie’s lors de la vente : entre l’acquisition du tableau en 1923 par le galeriste parisien Perdoux et sa vente par le marchand Daniel Wildenstein, elle ne fournit aucune information. « Un tel trou, c’est une alerte immédiate, surtout quand le vendeur après-guerre se nomme Wildenstein », indique l’avocate Corinne Hershkovitch, spécialiste des affaires de spoliations. La galerie franco-américaine Wildenstein s’est en effet trouvée impliquée dans plusieurs affaires de tableaux spoliés.

Les fameuses bases de données, ensuite. Le tableau ne figure effectivement pas sous son titre dans le répertoire des biens spoliés. « En revanche, le catalogue contient trois tableaux de Sisley mentionnant le nom “printemps”, détaille James Palmer, le patron de Mondex. L’un d’eux est accompagné d’une photo différente, exit donc. Il en reste deux. Dont l’un réclamé par M. Lindon. Et Christie’s connaît bien les Lindon, puisqu’ils ont vendu en 2006 le Vuillard rendu par le musée d’Ottawa. »

Autre registre disponible, les archives NARA (National Archives and Records Administration), à Washington, qui recensent quelque 20 000 œuvres volées à Paris pendant la guerre. La collection Lindon se trouve dans le microfilm 12, comme l’indique le sommaire. Et, sous l’étiquette Li-56, un « paysage de printemps » apparaît, avec cette fois les mêmes dimensions que le tableau de Christie’s. Encore des doutes ? Il suffisait alors à la maison d’enchères de demander à son représentant en Allemagne d’aller consulter les archives fédérales, à Coblence. Cette fois, ils auraient trouvé non seulement l’intégralité de la description (dimension, technique, auteur), mais surtout le titre complet et même une photo de l’œuvre.

Monnaie d’échange pour Göring

Ils auraient même pu découvrir de pittoresques détails. Ainsi, dès son arrivée au Jeu de paume, la collection du « juif Lindenbaum » fut réservée à Hermann Göring. Non que le numéro deux du régime appréciât l’impressionnisme. Mais ces œuvres « dégénérées » pouvaient lui servir de monnaie d’échange. Un rapport des services français de 1945 précise ainsi que le 9 juillet 1941 dix- huit d’entre elles, dont le Paysage de printemps, furent troquées contre un Titien que venait d’acquérir Gustav Rochlitz, pour le plus grand bonheur du marchand allemand. On ignore ce que ce dernier fit de l’œuvre. Désormais, une négociation va commencer. Les Lindon veulent récupérer leur tableau. Alain Dreyfus n’a « aucun problème pour le rendre, à condition que Christie’s me dédommage ». Il réclame le prix qu’il a lui-même payé plus 8 % par an. Ça me semble raisonnable : eux exigent 16 % pour tout retard ». Le galeriste est d’autant plus remonté que la police suisse a saisi le tableau. Il est dans mon coffre, mais je n’ai pas le droit d’en faire quoi que ce soit. Je suis le dindon de la farce. »

Pour l’heure, Christie’s estime que l’action légale en cours oppose le propriétaire et les héritiers ». Tiendra-t-elle cette position longtemps ? Que décidera la justice française ? Et si la justice américaine, qui a cassé il y a quelques semaines une vente pour des motifs similaires, se voyait à son tour saisie ? Le petit paysage n’a pas fini de faire parler de lui.

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