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Tr├ęsor nazi : l'├ętrange pavillon de Wolfgang Gurlitt

1970
1945
Le Figaro 31 March 2014
Par Eric Bietry-Rivierre

La maisonnette autrichienne ayant appartenu au cousin de Cornelius Gurlitt se trouve à proximité des mines de sel qui abritaient le plus grand trésor du Troisième Reich à la fin de la guerre.

La collection constituée durant les années noires par la famille allemande de marchands d'art s'annonce encore plus phénoménale que prévu. Les enquêteurs ont repéré des coffres en Suisse, des galeries à Berlin et des propriétés familiales en Autriche et en Suisse susceptibles de servir de caches.

Le scandale Gurlitt - cet octogénaire soupçonné d'avoir vécu avec un trésor que son père aurait constitué à partir d'œuvres volées à des Juifs pendant les années noires - gagne l'Autriche. Une demeure intrigue les enquêteurs qui ont été aiguillonnés par une journaliste de la chaîne de télévision viennoise Puls 4. Depuis la semaine dernière, ils s'intéressent à une petite maison dans le land de Styrie, à Badaussee, curieusement toute proche des mines de sel où le meilleur des œuvres l'art pillées par les nazis avait été mis à l'abri des bombardements, à la fin de la guerre.

Cette cache gigantesque, qui a recelé plus de 6500 pièces choisies par le Führer pour le musée qu'il rêvait de créer à Linz - dont la statue de la Madone de Bruges de Michel-Ange, le retable de Gand des frères Van Eyck, des Vermeer, Rubens, Brueghel, Rembrandt, Tintoret -, est celle reconstituée à la fin de Monuments Men le film de George Clooney sorti il y a quelques semaines.

Ces mines d'Altaussee ont également fait l'objet d'un passionnant documentaire signé Petra Dorrmann et Gerhard J. Rekel, diffusé sur Arte fin février. Intitulé Les Œuvres volées par Hitler ou l'Incroyable Sauvetage, il compile les souvenirs des derniers témoins ayant travaillé dans la mine. Il explique comment les responsables s'étaient préparés à tout faire sauter. Quelques-uns avaient intrigué pour ne faire s'ébouler que les accès et ainsi épargner les 420.000 m² de réserves. Ces résistants de la dernière heure avaient été accueillis comme des bienfaiteurs du patrimoine de l'humanité par les Monuments Men... Et n'avaient pas été inquiétés après la guerre.

Lors du reportage, aucun habitant de Badaussee n'a évoqué la maisonnette Gurlitt. Celle-ci sentait pourtant le souffre dès le moment du tournage en 2013. D'abord il y avait eu l'indignation internationale consécutive à la révélation de ce que contenait l'appartement principal de Cornelius Gurlitt, à Munich. La perquisition du 28 février 2012, rendue publique par un scoop du magazine allemand Focus le 3 novembre 2013, avait abouti à la mise sous séquestre de 1280 tableaux, dessins et gravures pour le moins litigieux.

Ensuite 22 œuvres avaient été saisies chez le beau-frère de Cornelius Gurlitt, près de Stuttgart. Puis, le 10 février dernier, 238 autres œuvres d'art, dont 39 peintures à l'huiles parfois identifiés Monet, Renoir ou Picasso, avaient pareillement été extraites dans la maison autrichienne de Cornelius Gurlitt à Salzbourg.

Officiellement, ce modeste pavillon ne fait l'objet d'aucune investigation

La semaine dernière donc, la maisonnette Gurlitt de Badaussee focalisait l'attention. Ce modeste pavillon de 100 m² n'a pas été fouillé, officiellement il ne fait l'objet d'aucune investigation. En effet, il est apparu comme propriété de la petite-fille de Wolfgang Gurlitt, un cousin de Cornelius, mort à Munich en 1965. Aucun lien d'après-guerre entre les deux branches de la famille n'a, pour l'instant, été établi.

Wolfgang était pourtant marchand d'art spécialisé dans l'art moderne, comme Hildebrand, le père de Cornelius. Selon Wikipedia, «son rôle pendant la période nazie est difficile à établir». Comme Hildebrand d'ascendance partiellement juive, il a dû vivre sous la crainte tandis que les nazis lui permettaient de commercer pour leur compte. Il a ainsi dû participer à la vente d'«art dégénéré» dont les bénéfices devaient servir au musée du Führer en projet à Linz.

Peut-être, comme Hildebrand encore, ce Wolfgang Gurlitt a-t-il tiré avantage de sa situation, gardant chez lui une partie des richesses qui passaient entre ses mains. Après la guerre, Wolfgang a œuvré pour la constitution du musée d'art moderne de Linz. En 1952, notamment il y organisait une exposition d'art graphique intitulée Jamais plus de guerre. Finalement, il a cédé son fonds au musée mais comme la provenance était douteuse le nom de Gurlitt a été retiré de la liste des pères de l'institution. Celle-ci n'est autre aujourd'hui que le Lentos Kunstmuseum, l'un des plus importants musées d'art moderne et contemporain d'Autriche.

À Munich, l'avocat de Cornelius a affirmé ne rien savoir sur la maisonnette de Wolfgang. De son côté, le procureur d'Augsbourg en charge du volet munichois de l'enquête se demande comment élargir son champ d'action. D'autant que, dans sa dernière édition dominicale, Focus a reposé avec insistance la question de l'ampleur du trésor de Cornelius. Il révèle qu'il a loué deux coffres à Zurich, à partir de 1983 et 1988. «Leur taille permet d'entreposer des dessins et gravures, précisément ce qui forme la partie importante de sa collection», lit-on. Focus ajoute que deux maisons d'enchères à Berlin ont été visitées ces derniers jours. Les limiers seraient repartis avec des documents mentionnant des ventes réalisées par le vieil homme, décidément bien mystérieux.

http://www.lefigaro.fr/culture/2014/03/31/03004-20140331ARTFIG00268-tresor-nazi-l-etrange-pavillon-de-wolfgang-gurlitt.php
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