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Gurlitt : pourquoi la spoliation fut encore plus massive

1970
1945
Le Point 14 November 2013
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En plus des 1 400 pièces retrouvées à Munich, nous apportons la preuve que d'autres oeuvres confisquées ont transité par la galerie du marchand allemand.

Comment Hildebrand Gurlitt s'est-il procuré plus de 1 400 oeuvres de maître ? Dans le numéro du Point daté de jeudi, nous racontons l'odyssée de l'une de ces oeuvres, la Femme assise, de Matisse, achetée en 1944 par Gurlitt à Gustav Rochlitz, marchand allemand qui l'avait lui-même échangée le 24 juillet 1942 au musée du Jeu de paume, entrepôt principal à Paris des oeuvres spoliées dans les collections juives françaises.

Mais une bonne partie de la collection Gurlitt était des oeuvres issues de l'épuration des musées allemands décidée fin 1936 pour préparer l'exposition sur l'art dégénéré qui ouvre le 17 juillet 1937, puis voyage dans toute l'Allemagne. Il faut savoir que Gurlitt fut, au printemps 1938, choisi pour être un des quatre marchands chargés de revendre à l'étranger - en France, en Suisse, aux États-Unis, etc. - ces oeuvres d'art, afin de faire rentrer des devises au sein du Reich. En mai 1938, Hitler a fait passer une loi qui autorise à ne pas dédommager les victimes de spoliations. De par son poste, Gurlitt touchait une commission. Mais en 1940, il est aussi habilité à racheter pour son propre compte des oeuvres qui n'ont pas été écoulées à Berlin, où elles sont entreposées. Libre à lui d'en disposer.

300 oeuvres disparaissent d'un musée

En 1940, il va ainsi racheter près de 200 oeuvres pour 4 000 francs suisses. Une somme dérisoire. Gurlitt gardera certaines oeuvres pour lui. L'ouvrage traduit de l'allemand OEuvres volées, destins brisés (Beaux Arts éditions), sorti mercredi, raconte le cas précis d'un tableau de Paul Klee, Légende du marais, racheté par Gurlitt le 4 décembre 1940 pour 500 francs suisses (voir le fac-similé de la facture).



Le tableau fait partie d'un lot qui comprend trois aquarelles de Franz Marc, mais aussi des dessins de Beckmann, Grosz, Dix, Corinth. La lettre, à l'en-tête de la galerie de Gurlitt à Hambourg, est adressée à un certain Dr Hetsch. Il s'agit de Rolf Hetsch, historien de l'art, chargé dès 1937 de cataloguer et d'inventorier plus de 20 000 oeuvres confisquées.

D'où vient ce Klee ? Comme nous l'apprend Monika Tatzkow, historienne et coauteur du livre, il a été confié en 1926 au musée de Hanovre par sa propriétaire Sophie Lissitzky-Küppers. En 1937, les collections de ce musée sont purgées par Adolf Ziegler en personne, le président de la Chambre des beaux-arts du Reich, qui a dirigé l'épuration sur toute l'Allemagne. Près de 300 oeuvres disparaissent de ce musée, Sophie Lissitzky-Küppers, alors en URSS, n'est pas indemnisée. Monika Tatzkow nous a fourni un extrait de la Harry-Fischer Liste. Cette liste établie en 1997 répertorie sur près de 600 pages, musée après musée, toutes les oeuvres spoliées (voir reproduction). Sur une des pages concernant le musée de Hanovre, il est bien consigné que le Dr Gurlitt a acheté (le V de Verkauft) le tableau (öl) La Légende du marais de Klee pour 500 francs suisses. Il n'apparaît pas sur la liste de la centaine d'oeuvres que les Monuments Men américains en 1945 ont confisquées à Gurlitt, avant de les lui restituer en 1950.


Une collection plus importante que celle découverte en 2012

Monika Tatzkow nous explique que l'oeuvre refait surface en 1962, à la maison de vente de Cologne Lempertz. "Un avocat a délivré le tableau chez Hanstein von Lempertz, sans indiquer sa provenance. Avait-il été vendu avant 1945 par Gurlitt ? C'est peu probable. Elle a plus certainement été écoulée par la veuve de Gurlitt, celui-ci étant décédé en 1956." Ce cas de figure est très intéressant, car il montre que la collection de Gurlitt a été encore plus importante que celle que les autorités allemandes ont découverte en 2012. Il pourrait y avoir de nombreux autres cas semblables au Klee.

En 1962, le musée de Hanovre, qui connaissait trop bien sa provenance, s'abstient de l'acquérir, à la différence de Wilhelm Artz, qui l'achète pour 88 000 marks, avant qu'il n'aille entre les mains du célèbre collectionneur Ernst Beyeler de Bâle. Une galerie de Lucerne est son nouveau propriétaire, avant de le revendre en 1982 pour 700 000 marks à la ville de Munich et à la fondation Johannes Eichner, qui l'ont cédé à une galerie privée, la maison Lenbach. En 1992, le fils de Sophie Lissitzky-Küppers, Jen Lissitzky, a déposé une plainte, rejetée, au motif de la prescription trentenaire qui fait loi en Allemagne. L'accord de Washington, qui, depuis 1998, oblige les musées publics à rendre les oeuvres spoliées, ne vaut pas en l'occurrence, car la maison de Lenbach est une fondation privée. Mais, fin 2012, les héritiers, sur la foi de nouveaux éléments, ont déposé une nouvelle plainte contre la ville de Munich. La procédure est en cours. Une procédure comme il pourrait s'en déclencher des centaines à la suite de la découverte à Munich de la collection Gurlitt.

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