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La "spoliation" oubliƩe

1970
1945
Le Monde 16 September 2009
By Nathaniel Herzberg

C'est une courte lettre, tapée à la machine. Deux pages rédigées dans un français châtié émaillé de quelques grosses fautes d'orthographe. "Aurillac (Cantal), le 28 décembre 1938..." Friedrich Unger, ancien citoyen autrichien devenu apatride, juif, réfugié en France depuis six mois, écrit au directeur général des Beaux-Arts, à Paris. Fin septembre, il a demandé la nationalité française. Alors il poursuit ses démarches : "Je serais très heureux de pouvoir, en qualité de Français, faire cadeau, au Musé que vous voudrez bien désigner, les peintures suivantes..."

Trois tableaux atterriront au Louvre : Nature morte aux instruments de musique, de Pieter Claesz (vers 1596-1661), Nature morte aux fleurs, de Jan de Heem II (1606-vers 1684), et La Famille de Darius aux pieds d'Alexandre, de Francesco Trevisani (1656-1746). Mais Friedrich Unger et sa famille ne deviendront jamais français. Ils passeront la guerre et le reste de leur existence aux Etats-Unis.

Soixante et onze ans plus tard, le ministère français de la culture vient de "donner droit" à la demande de réparation de Grete Heinz, la fille de Friedrich Unger. Dans une lettre transmise début août à Me Corinne Hershkovitch, l'avocate de l'octogénaire américaine, la directrice des musées de France, Marie-Christine Labourdette, accepte une "régularisation" du dossier. Mme Heinz ne récupérera pas les trois tableaux mais recevra 1,37 million d'euros d'indemnisation.

Ainsi devrait se régler ce qui constitue, selon la direction des musées de France, la dernière réclamation portant sur une oeuvre spoliée conservée dans les collections nationales. Une affirmation à prendre avec prudence. Le ministère avait déjà assuré avoir clos ce chapitre historique en novembre 2008, lorsqu'il avait remis aux héritiers du collectionneur Harry Fuld Jr Le Mur rose, d'Henri Matisse. A l'époque, le dossier Unger restait pourtant discrètement ouvert.

Ce cas présente, il est vrai, quelques particularités. Pas tant dans la trajectoire de la famille. Industriel juif, propriétaire de filatures, Friedrich Unger s'est fait, comme d'autres, surprendre, en mars 1938, par l'entrée des nazis en Autriche. Emprisonné par la Gestapo, il a été libéré contre la cession de l'essentiel de ses biens. Il a décidé de fuir.

Le 3 juillet 1938, il se présente à la frontière française. Il est autorisé à entrer sur le territoire. Mais son conteneur de meubles et d'oeuvres d'art reste bloqué en douane.

Peu lui importe. L'urgence, pour lui, est d'acquérir la nationalité française susceptible, pense-t-il, de le protéger des périls qui menacent. Les premiers fonctionnaires qu'il a contactés lui ont fait comprendre qu'un "geste" pourrait accélérer son dossier. Aussi propose-t-il d'abord deux, puis trois toiles contre sa naturalisation, celle de son associé, Otto Anninger, et de leurs deux familles.

L'administration fait preuve d'une célérité peu commune. Dès le 1er février 1939, le directeur général des Beaux-Arts, du ministère de l'éducation nationale, lui répond et l'informe que sa proposition sera "immédiatement étudiée par la direction de musées nationaux". Le 4 avril, son don est "accepté avec reconnaissance". Le décret est signé par le président de la République le 24 mai 1939. Et les toiles quittent le conteneur immobilisé pour le Louvre.

Si les autorités artistiques ont agi avec rapidité, la machine administrative semble moins bien huilée, dès lors qu'il s'agit de naturalisation. Quand la guerre éclate, Friedrich Unger n'a toujours pas obtenu d'accord officiel. Le 7 septembre 1939, tandis qu'il se trouve à New York pour affaires, la réponse tombe : "Cette demande, après examen, ne m'a point paru susceptible d'être accueillie, en raison de son irrecevabilité, le postulant n'ayant pas les trois années de résidence en France."

Devant ce refus, M. Unger décide de ne pas rentrer. Sa famille le rejoint aux Etats-Unis. Et s'y installe. Dès novembre 1939, le nouveau citoyen américain s'informe une première fois du devenir de tableaux qu'il considère comme redevenus les siens. A la Libération, enfin, il demande officiellement la restitution des trois toiles.

Epineux dossier. En effet, si les propriétaires pillés par les nazis ou spoliés par la France de Vichy peuvent prétendre retrouver leurs biens, il en va tout autrement lorsque le régime fautif se trouve être la République. Là réside la première particularité du cas Unger. La seconde tient à la nature de la transaction d'origine. Pas un vol, pas une vente forcée, mais un don. Un principe intangible, qui ne souffre aucune contestation, estime d'ailleurs le comité des conservateurs du Louvre. Le 28 février 1946, il rend un refus "unanime" : "Une telle décision risquerait de créer un précédent fâcheux."

Depuis, la famille a plusieurs fois réclamé un réexamen de cette décision. En vain. En mars 2004, Jacques Foucart, conservateur général au département des peintures, interrogé par Le Monde, estimait encore que le dossier était limpide et que toute remise en cause du don serait un "abus d'interprétation". Un "abus" repris à son compte par le ministère de la culture dès décembre 2008. La requête de la famille Unger est alors jugée "juridiquement fragile mais moralement indiscutable". D'autant que la famille ne réclame pas la restitution des oeuvres, mais une indemnisation.

Reste alors une question : où trouver l'argent ? Comment justifier le décaissement de plus de 1 million d'euros pour des oeuvres officiellement données à la République. Faire payer le Louvre ? Les oeuvres lui appartiennent déjà. Mettre à contribution la commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations (CIVS) ? Son mandat ne couvre que la période de la guerre.

Neuf mois plus tard, un "montage" a été trouvé mais "l'arbitrage n'est pas encore finalisé", indique-t-on à la direction des musées de France. Ce qui inquiète Me Hershkovitch : "Mme Heinz a 83 ans. Elle se battait pour la mémoire de son père. Aujourd'hui, elle est heureuse. J'aimerais qu'elle le reste."

http://www.lemonde.fr/culture/article/2009/09/15/la-spoliation-oubliee_1240708_3246.html
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