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Profession: Art Sleuth

1970
1945
Le Devoir 20 April 2009

By Stéphane Baillargeon

Le journaliste Hector Feliciano, auteur du livre Le Musée disparu, a fait enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis

Le journaliste Hector Feliciano

Le journaliste Hector Feliciano a bouclé une enquête sur le pillage d'innombrables oeuvres et objets d'art en France par les nazis. Sa traque a mis au jour un système international qui se nourrit encore et toujours de ces spoliations.

Le marchand d'art Paul Rosenberg (1881-1959) avait un goût éclairé, un oeil infaillible et d'excellentes relations. Le fonds de commerce de son élégante galerie parisienne abritait toutes les grosses signatures modernes, de Monet à Modigliani. Picasso l'appelait «Rosi», qui lui redonnait du «Pic».

Quand les loups entrèrent dans Paris, Pic cacha une bonne partie de sa précieuse collection et se réfugia lui-même à New York. Les bourreaux-bureaucrates allemands traquèrent ses oeuvres sans relâche. Un grand coffre-fort loué dans une banque de Libourne abrita à lui seul 62 tableaux.

Après la catastrophe, Paul Rosenberg fit tout pour récupérer ses trésors dérobés. Son réseau l'informait de la présence de certains de ses tableaux en Suisse, et il s'y rendit dès l'été 1945.

«L'épisode le plus absurde de ce séjour survint lorsque le propriétaire de la Galerie Neupert, à Zurich, essaya de vendre à Rosenberg son propre tableau, Femme à la chaise jaune, de Matisse, volé à Libourne, écrit Hector Feliciano dans son livre Le Musée disparu. Le prix exigé était de 8000 francs suisses et, comble des combles, la toile s'accompagnait d'un certificat de garantie stipulant qu'il provenait d'une collection suisse privée.»

Le Musée disparu accumule les histoires semblables pour constituer une formidable et passionnante «Enquête sur le pillage d'oeuvres d'art en France par les nazis», comme l'indique le sous-titre. L'ouvrage reparaît chez Gallimard près de 15 ans après une première édition maintenant introuvable.

«Je considère que c'est un nouveau livre, dit M. Feliciano en parlant du Musée disparu. Il a été joint à New York, où il travaille comme correspondant du journal espagnol El País. J'ai rajouté une bonne centaine de pages à la première édition pour joindre énormément d'information.»

Une pagaille impossible

Portoricain d'origine, il a défendu un doctorat en littérature à Paris avant de s'y installer comme correspondant du Washington Post. Il a alors découvert le sujet du pillage des oeuvres en farfouillant pour un article. «À l'époque, il y a 20 ans, très peu de gens voulaient connaître les détails, explique le limier de l'art. J'ai essuyé une quinzaine de refus d'éditeurs. C'était aussi une enquête très difficile, parce que les documents étaient classifiés. Aux National Archives de Washington, j'ai pu fouiller les archives spécialisées, mais il y avait 13 millions de feuilles sans index. C'était une pagaille impossible.»

La France a été le pays le plus dépouillé de toute l'Europe de l'Ouest, avec 203 collections particulières spoliées, soit un tiers de son patrimoine artistique privé. Au total, cette super-rapine a rapporté plus de 100 000 oeuvres d'art, 500 000 pièces de mobilier et plus d'un million de livres et de manuscrits.

Des efforts déployés dès le milieu des années 1940 ont permis d'en retrouver des masses. La recherche et la restitution ont cependant vite été freinées par une multitude de facteurs, dont la Guerre froide. Les estimations laissent penser qu'environ 20 000 oeuvres volées en France se trouvent toujours dans des collections privées ou publiques. «Là encore, le monde a bien changé. La jurisprudence internationale a transformé les causes en donnant aux victimes l'occasion de pouvoir réclamer leurs biens.»

Le Canada a fait des efforts. L'Université Concordia traque les oeuvres de l'ancienne galerie du Dr Max Stern, forcé de vendre son fonds de Düsseldorf avant son exil à Montréal. Les trois grands musées nationaux (l'AGO, le MBAC et le MBAM) ont passé leurs collections au peigne fin et mis en ligne les références aux oeuvres douteuses. N'empêche, chaque fois qu'un musée québécois reçoit une collection étrangère susceptible de contenir des oeuvres dérobées, l'Assemblée nationale adopte un décret d'insaisissabilité pour les protéger contre d'éventuelles réclamations, une exigence des prêteurs.

D'ailleurs, pourquoi le problème du pillage d'oeuvres a-t-il mis tant d'années à resurgir et pourquoi pose-t-il encore tant de tracas? «Il y a un millefeuille d'explications, répond le journaliste. Le vol d'une toile est moralement moins compliqué à assumer collectivement que l'assassinat de son propriétaire. En plus, la guerre froide a vite enfoui ce problème du pillage, mais aussi celui de la collaboration. Une grande muséologue française m'a expliqué que si elle avait pointé les marchands d'art ayant participé au pillage, il aurait fallu dénoncer la moitié des galeristes de Paris.»

Sagesse et tristesse

Les crapules abondent dans cette histoire et composent une famille humaine désespérante de bassesse et de vénalité. En même temps, il s'y trouve aussi des héros et des honnêtes gens qui compensent pour leurs honteux vis-à-vis. «Il y a un vers ou un proverbe anglais que j'aime bien citer pour résumer ce que j'ai appris: I became a wiser, but a sadder man... »

Les musées tardent souvent à réagir. Le livre s'ouvre sur l'histoire de L'Astonome, de Vermeer, une toile volée à la famille Rotschild, maintenant au Musée du Louvre. «Pour beaucoup de conservateurs, une fois intégrée à une collection nationale, une oeuvre ne peut plus jamais en sortir. Seulement, c'est de l'art volé et il faut le restituer.»

Les armées allemandes avait dressé de longues listes d'oeuvres d'origine germanique en possession des pays à conquérir afin d'exiger leur «restitution», des oriflammes emportées par les Suédois, par exemple. Les pillages des armées napoléoniennes étaient particulièrement montrés du doigt.

D'où de troublantes questions. Au fond, si les musées peinent tant à restituer les oeuvres spoliées entre 1933 et 1945, n'est-ce pas par crainte de devoir ensuite vider des réserves complètes de leurs collections constituées d'artefacts dérobés en Chine, en Afrique ou au Mexique?

«Les muséologues ont l'impression qu'en ouvrant le robinet, ils vont vider tout le réservoir. Les conservateurs savent bien que d'innombrables oeuvres de leurs musées proviennent de transactions douteuses. Personnellement, je suis pour des arrangements au cas par cas.»

L'examen de conscience

Cela dit, l'examen de conscience et la mécanique de restitution paraissent mieux rodés en certains pays. «L'Allemagne donne des leçons en cette matière. La France, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont fait des efforts, mais chaque nouvelle réclamation se transforme en une interminable épreuve à obstacles.»

Et tout en bas de la liste, il y a l'ex-URSS. Les armées soviétiques ont écumé le Reich, y compris Berlin, qui était alors engraissé des pillages sur tout le continent. C'est donc à l'est que se retrouvent une part des anciennes collections françaises disparues. «La Douma, le parlement russe, les a déclarées propriété nationale. Les Russes rappellent que les Allemands ont commencé la guerre et détruit 300 000 sites culturels et monuments historiques sur leur territoire. On comprend donc le geste de compensation, sans le justifier.»

La Suisse offre un cas de figure encore plus troublant. Neutre pendant la guerre, elle aura finalement profité sur tous les tableaux jusqu'à aujourd'hui. «Le secret bancaire suisse a été mis en place dans les années 1930, pour protéger les gens contre la dictature nazie, conclut Hector Feliciano. Ensuite, la mécanique a été utilisée par les collaborateurs du régime...»
http://www.ledevoir.com/2009/04/20/246592.html#
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