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La Cueillette des pois: la justice restitue un Pissarro à une famille spoliée sous l'Occupation

1970
1945
AFP 7 November 2017
Par Jean Talabot



Disparu pendant 50 ans après avoir été raflé pendant le régime de Vichy, le tableau du maître impressionniste se disputait entre ses anciens et ses nouveaux propriétaires. Le tribunal de Paris a rendu ce mardi sa décision.

Dans un champ inondé d'une lumière crépusculaire, on y voit six personnes s'attabler à la cueillette des pois. Cette gouache, peinte en 1887 par l'un des maîtres français de l'impressionnisme, Camille Pissarro, a finalement été retirée ce mardi à ses derniers acheteurs, au profit de ses anciens propriétaires.

La justice française a ainsi tranché la douloureuse question de la propriété du tableau entre, d'un côté, les descendants d'un collectionneur juif spolié sous l'Occupation et, de l'autre, le couple d'Américains qui détenait jusqu'à aujourd'hui la toile. La Cueillette des pois est l'un des 93 tableaux de maître de la collection de Simon Bauer, un grand amateur d'art français né en 1862, qui avait fait fortune dans la chaussure.

Cette collection lui avait été confisquée en 1943 et vendue par un marchand de tableaux désigné par le commissariat aux questions juives du régime collaborationniste de Vichy. Le collectionneur avait échappé à la déportation grâce à une grève des cheminots. À sa mort, en 1947, il n'avait réussi à récupérer qu'une petite partie de ses œuvres. Ses descendants avaient repris le flambeau.

En début d'année, la famille Bauer avait appris que La Cueillette était exposée au musée Marmottan, à Paris, prêtée par un couple de collectionneurs américains, les époux Toll, dans le cadre d'une rétrospective consacrée à Pissarro. Les Toll l'avaient acheté en 1995, au cours d'enchères publiques chez Christie's à New York. Les descendants de Simon Bauer, qui avaient perdu la trace de La Cueillette depuis 50 ans, avaient obtenu en justice son placement sous séquestre, le temps d'assigner les époux Toll pour le récupérer.

La question du «devoir de mémoire»

Lors d'une audience emplie d'émotions devant les juges civils du tribunal de grande instance de Paris le 10 octobre, le dernier petit-fils encore en vie de Simon Bauer, Jean-Jacques Bauer, avait invoqué la «mémoire» de son grand-père et celle de son père, arrêté par la Gestapo en 1941 et déporté, «spoliés moralement, physiquement, matériellement». Son avocat, Cédric Fischer, avait demandé la restitution de la gouache sur le fondement d'un «texte d'exception», l'ordonnance d'avril 1945 sur la nullité des actes de spoliation.

La famille Bauer soutient que la vente des tableaux consécutive à leur confiscation a été annulée dès novembre 1945, et que cela annule de fait toutes transactions ultérieures. «Est-ce qu'aujourd'hui la France, qui est toujours la France libre, pourrait redonner effet à une confiscation?», s'était interrogé Me Fischer. «Ce droit à la restitution est imprescriptible», avait-il ajouté, «parce qu'il découle d'un crime contre l'humanité».

Dans cette âpre bataille, les descendants de Simon Bauer avaient estimé que les époux Toll «savaient» que le tableau était issu d'une spoliation, puisque ce sont des «spécialistes» et que La Cueillette était inscrite au répertoire des biens spoliés. De leur côté, les époux Toll ont clamé leur bonne foi et répété qu'ils ignoraient totalement l'histoire mouvementée de La Cueillette.

À 74 ans, Bruce Toll, qui avait fait le déplacement au tribunal, avait déploré une procédure «injuste». «C'est un dossier chargé d'émotions et de drames, mais M. Toll n'est pas responsable des crimes de Vichy!», s'était ému son avocat, Ron Soffer. «Il l'a acheté chez Christie's pour 800.000 dollars», sur la foi de «ce qui est écrit dans le catalogue» de la maison de ventes. Les Bauer ont obtenu de l'État français une compensation, ce qui correspond selon lui «à la juste solution».

http://www.lefigaro.fr/arts-expositions/2017/11/07/03015-20171107ARTFIG00172--la-cueillette-des-pois-la-justice-restitue-un-pissarro-a-une-famille-spoliee-sous-l-occupation.php
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